Le cinéma documentaire au Chili

Par Patricio Guzmán

Le cinéma documentaire chilien n’occupe dans les histoires de cinéma qu’une demi page. S’il s’agissait d’une bande son, elle ne durerait que quelques secondes ! Le temps d’un éclair dans les encyclopédies, aucune mention dans les dictionnaires, ni dans les revues et médias spécialisés.

Il s’agit cependant d’un courant cinématographique fort et vivace, digne de reconnaissance ; il offre à notre regard toute la complexité d’un pays en forme d’épée, de flèche abandonnée, un pays qui, en quelques décades, est passé du capitalisme féodal au front populaire, au socialisme chrétien, à la révolution socialiste de Salvador Allende, à la dictature militaire et finalement au néo-libéralisme des “Chicago boys” !

Ce sont là d’évidentes raisons pour qu’apparaisse et se consolide un mouvement cinématographique parfois oublié, peu connu surtout et dont la première reconnaissance date des années du gouvernement de Salvador Allende.

Comme dans la majorité des pays de l’Amérique dîte latine, le genre était apparu dans les années 30, avec ce qu’on appelait des “actualités” ou de films qui n’étaient alors que des “voyages exotiques” et se développait peu à peu dans le pays.

Puis un certain Joris Ivens apparaît dans les années 60, et tourne un court-métrage, sur un texte de Chris Marker, “A Valparaiso” ; il accompagne aussi à cette époque le poète Pablo Neruda, ainsi que Salvador Allende dans l’une de ses campagnes présidentielles, d’où est issu un autre documentaire mémorable, “Le train de la victoire” en 1964. L’opérateur et monteur de ce film est un jeune architecte, Sergio Bravo, premier documentariste chilien, réalisateur dès 1957 de “Mimbre”, “Trilla”, “Láminas de Almahue”, “Días de Organillo”, etc.

Au temps de l’Unité Populaire, un certain nombre de cinéastes, tels Raul Ruiz, Silvio Caiozzi, Helvio Soto, Aldo Francia ou Miguel Littin réalisent un ou plusieurs films documentaires avant de se consacrer à des oeuvres de fiction. La réalité sans doute est alors si puissante que personne n’échappe à son influence.

Toute une génération de documentaristes spécialisés apparaît et se met au service des bouleversements politiques liés à la révolution pacifique de l’Unité Populaire et de ses contradictions, donnant naissance, sous l’influence du “cinema novo” brésilien, des oeuvres du cinéaste cubain Santiago Alvares et du mouvement “cine de la base” argentin, à un cinéma-vérité brûlant, aussi imparfait que nécessaire.

Les films les plus importants de cette période de 1970 à 1973 sont sans aucun doute “Venceremos” de Pedro Chaskel et Hector Ríos, “Los puños frente al cañon” d’Orlando Lübbert et Gaston Ancelovici et “La Batalla de Chile” de Patricio Guzmán.

Après le coup d’état du 11 septembre 1973, un très grand nombre de réalisateurs quittent le Chili et s’établissent dans plusieurs pays d’Europe et d’Amérique où ils produisent et réalisent plus de cent films, la plupart documentaires, sur la réalité tragique du Chili d’alors. Ce groupe de cinéastes “de l’exil” qui quittent leur pays les uns après les autres est le plus important et le plus productif d’Amérique Latine ; ce sont Gaston Ancelovici (Canada), Jaime Barrios (Etats-Unis), Carmen Castillo (France), Tevo Díaz (Etats-Unis), Leopoldo Gutiérrez (Canada), Patricio Guzmán (Espagne et France), Patricio Henríquez (Canada), Marilu Mallet (Canada), Emilio Pacull (France), Andres Racz (Etats-Unis), Ronnie Ramírez (Belgique), Paula Rodríguez (Allemagne), Raúl Ruiz (France), Valeria Sarmiento (France), Claudio Sapiain (Suède), Angelina Vasquez (Finlande), etc.

Et puis, certains d’entre eux rentrent au Chili durant les “années de plomb” ou immédiatement après la chute de Pinochet. Presque tous, sur place ou à l’étranger, continuent de traquer la réalité chilienne jusqu’à aujourd’hui et se consacrent au film documentaire. C’est durant les jours les plus sinistres de la dictature militaire que la police politique arrête, torture et assasine le cameraman Jorge Müller Silva et sa compagne, l’actrice Carmen Bueno, tous deux portés sur la listes des 4500 “disparus” de ces années-là.

C’est pendant ces années difficiles que le cinéma documentaire réapparaît aussi avec Pablo Salas et ses reportages clandestins, courageux et de grande qualité. Réalisés durant les 17 années de la dictature au centre et dans la banlieue de Santiago, ces documents ont été tournés par un réalisateur qui courait de grands risques et sans grands moyens techniques ; il s’agit là d’une véritable chronique de la résistance populaire. Suivent d’autres cinéastes, Hernán Castro, Pablo Basurto, German Malig, Raul Cuevas et Augusto Góngora qui tournent des reportages jusqu’au dernier jour du régime de Pinochet en 1990.

Dans le domaine du documentaire d’auteur, on remarquera les oeuvres de Ignacio Aguëro et Pedro Chaskel ; de son côté, Francisco Gedda filme pendant une quinzaine d’années une série sur la nature et les problèmes d’écologie.

Beaucoup plus tard, la démocratie étant restaurée, Patricio Guzman fonde en 1997 le ‘Premier Festival Documentaire’ de Santiago, une manière de regrouper les réalisateurs nationaux et faire connaître à ses compatriotes les films documentaires universels les plus reconnus, surtout les documentaires du patrimoine européen, interdits jusqu’alors. Année après année, ce petit festival réunit documentaristes chiliens et étrangers.

Ainsi stimulés, des jeunes cinéastes et producteurs créent alors une organisation professionnelle, ADOC-CHILE, un espace d’analyse et de défense du genre documentaire, une plate-forme pour diffuser le cinéma documentaire dans tout le pays. Un cheval de bataille pour défendre le genre dans toutes les sphères du pouvoir.

On peut parler dorénavant d’un véritable mouvement documentaire, réunissant des créateurs très différents, d’origines et de style, des jeunes et des vétérans, qui produisent et réalisent avec leurs propres moyens économiques ou le soutien financier de quelques modestes sociétés de production ou le FONDART, fondation publique qui subventionne régulièrement un certain nombre de projets cinématographiques.

Mémoire collective, mémoire historique, analyse du passé et du présent sont les thèmes majeurs de ces productions. Certains d’entre eux s’imposent en suivant des chemins plus subjectifs ou s’exercent à des recherches formelles et expérimentales

Parmi les principaux réalisateurs, notons les noms de Cristián Alwyn, David Bravo, David Benavente, Alejandra Carmona, Paola Castillo, Carlos Flores, Carolina Disegni, Susana Foxley, Lily Galvez, Sergi Gandara, Carlos Klein, Esteban Larraín, Cristian Leighton, Claudio Mercado, Angelina Nuno, Rolando Opazo, Ivan Osnovikoff, Carmen Luz Parot, Bettina Perut, Lotty Rosenfeld, Marcela Said, Rodrigo Sepulveda, Francisco Schultz, Ivan Tzibulka, etc.

Le mouvement tient bon et se développe. En revanche, les grands canaux de télévision, publique et privée, lui nient toute possibilité de développement, et refusent à ces réalisateurs indépendants tout espace sur leurs écrans. Les programmateurs éprouvent une véritable terreur devant certaines oeuvres polémiques ou tout simplement objectives, tout en prétendant dresser un tableau officiel, fait d’images et de vérités historiques. Crainte devant le plus léger questionnement des “Pères de la Patrie” ou des héros officiels du pays. Crainte des dirigeants politiques actuels et de leurs critiques. Crainte des thèmes sur la corruption, la sexualité ou la violence domestique. Crainte enfin de la société civile dans son ensemble.

Un tragique résultat pour un pays dont la transition politique n’est pas encore terminée, malgré les efforts des gouvernements démocratiques depuis 1990., dans un pays encore régi par la constitution politique d’Augusto Pinochet.

Paris, 2004 Patricio Guzmán

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